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AU NOM DE LA TERRE – SOS AGRICULTEURS EN DANGER

Vous ne le savez sans doute pas mais parmi mes différentes casquettes je suis correspondante pour mon journal local, le Dauphiné Libéré. A ce titre j’ai eu l’occasion d’assister à l’avant-première du film Au nom de la Terre. Ce film, réalisé par Edouard Bergeon et interprété par Guillaume Canet, traite du suicide chez les agriculteurs. A la fin de la projection un débat a suivi en présence de l’association Solidarité Paysans. Pour être honnête ce film m’a bouleversée et surtout il a déconstruit l’image que j’avais des agriculteurs. D’ailleurs l’information principale qui m’a frappé c’est que chaque jour en France il y a un agriculteur qui se suicide. Et le pire c’est que la faute nous en revient autant qu’aux autres.

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Au nom de la Terre (et des agriculteurs)

Tout d’abord je vous invite à aller voir ce film. Mais attention, il est très difficile à regarder. Surtout la scène finale qui m’a noué la gorge et le ventre. Clairement, on n’en ressort pas indemne. Au nom de la Terre est tiré d’une histoire vraie, celle de la famille du propre réalisateur Edouard Bergeon. Son père Christian Bergeon (Pierre Jarjeau dans le film) est fils d’agriculteur et décide de racheter les terres de son père en 1979.

Spécialisé dans le chevreau, son exploitation est saisonnière et soumise aux fluctuations des courts de marché. Pour s’en sortir il doit investir et rénover ses installations. Seulement la banque ne le suit pas et il est obligé de passer par une coopérative agricole qui va le pousser à investir plusieurs centaines de milliers de francs. Malheureusement, c’est un investissement et donc une dette trop lourde à porter pour l’agriculteur qui subit en plus un feu terrible qui anéanti une partie de ses bâtiments et tue ses bêtes. Petit à petit la spirale infernale se met en marche, l’agriculteur sombre dans une dépression et le dénouement tragique est donc son suicide.

Guillaume Canet en agriculteur

Guillaume Canet a été un peu décrié pour son rôle, accusé de faire du populisme et de ne pas être crédible dans ce rôle. Personnellement je ne suis pas critique ciné mais je dois avouer qu’au début du film j’ai eu du mal à « accepter » cet acteur dans ce rôle. Il faut bien avouer que j’ai plutôt l’image du parisien bourgeois sur son cheval de compétition. Néanmoins, au fur et à mesure que le film avance et que le rôle devient plus sombre et profond, j’oublie Guillaume Canet et je ne vois plus que Pierre Jarjeau. De plus, Guillaume Canet s’est beaucoup investi allant jusqu’à créer une calvitie pour coller au mieux au vrai Christian dont est inspiré le personnage. Il a aussi porté ce film et la cause des agriculteurs de manière passionnée.

Des acteurs criants de vérité

Quant aux autres acteurs, l’actrice Veerle Beatans qui incarne Claire Jarjeau est poignante dans son rôle de femme mais aussi de comptable de l’agriculteur. Elle a surtout montré que les femmes, bien que souvent dénigrées dans un monde agricole encore très patriarcal, sont de véritables piliers pour les exploitations agricoles. En effet, elles font le lien entre la terre, le paysan et le monde extérieur. En l’occurrence, dans ce film, c’est elle qui doit tout prendre en charge pendant la dépression de son mari en plus d’occuper un poste de comptable en ville pour subvenir aux besoins de sa famille.

Enfin, une mention spéciale pour le personnage, et pour l’acteur, qui m’a le plus ému: Anthony Bajon alias Thomas Jarjeau, le fils de la famille. Dès les premières minutes du film l’acteur disparaît et laisse place au personnage attendrissant de cet adolescent tiraillé entre son envie d’ailleurs, de plus et sa fidélité sans faille à sa famille et aux terres familiales. Encore une fois, c’est lui qui prend le relais lorsque le père tombe en dépression. La scène finale, celle du suicide, montre l’incroyable talent de ce jeune acteur qui m’a bousillé les tripes par tant de réalisme.

casting au nom de la terre

Le suicide des agriculteurs

A la fin du film, l’association Solidarité Paysans nous donne des chiffres qui font froid dans le dos. Les derniers chiffres officiels, datant de 2015, font cas de 390 suicides par an de chefs d’exploitation agricole et on passe à 600 si on compte les employés. Cela fait plus d’un suicide par jour en France. A ce stade ce n’est pas un problème lié seulement à l’agriculture. En effet, le problème est bien plus profond et complexe que cela. D’ailleurs, le film dépeint parfaitement les différentes problématiques qui mènent de plus en plus d’agriculteurs à faire ce geste tragique.

Les causes du suicide

Les causes de suicide des agriculteurs sont multiples et c’est bien l’accumulation de toutes ces causes qui les poussent à un geste si extrême. Bien entendu, c’est l’engrenage financier et les dettes impossibles à éponger qui sont souvent le déclic. Les agriculteurs se retrouvent dans des situations impossibles à dénouer. Lorsqu’on parle de dettes dans l’agriculture il ne s’agit pas d’un petit prêt conso à 5000€. Cela se compte plutôt en dizaines, voir en centaines de milliers d’euros. Cependant, ce n’est pas l’avidité des paysans qui les poussent à faire de tels emprunts mais bien la cupidité et le manque d’éthique des coopératives agricoles. Mais il est bien trop facile de n’accuser que ces coops, nous avons tous une part de responsabilité dans ces histoires tragiques.

L’engrenage des coopératives

Ce qu’on apprend dans le film c’est l’engrenage quasi systématique dans lequel tombent les exploitants agricoles. On sait que ce sont les problèmes financiers qui acculent ces travailleurs de la terre et finissent par les pousser à commettre l’irréparable. On serait alors tentés de se dire que c’est de leur faute. Ils n’avaient qu’à ne pas s’endetter au point de ne plus pouvoir s’en sortir. Ou au pire, ils n’ont qu’à vendre leurs terres et partir travailler comme les « honnêtes » gens. Pourtant, la réalité est bien autre. Je vais essayer de dépeindre un portrait simple de la réalité des choses.

Des agriculteurs à la merci des coopératives agricoles

Un agriculteur débute avec des terres mais il doit investir pour construire des bâtiments, acheter des graines, des animaux et l’alimentation de ces animaux. Il doit également investir dans des machines agricoles très chères. Forcément ce sont des investissements conséquents qui requièrent souvent des crédits à la banque. Cependant, beaucoup de banques refusent d’accorder ces prêts aux petits agriculteurs. Ces derniers doivent donc se tourner vers les coopératives agricoles qui les poussent à investir pour plusieurs dizaines ou centaines de milliers d’euros. De plus, ces coopératives leurs fournissent des bâtiments flambants neufs et des troupeaux de centaines de têtes. Les agriculteurs sont ainsi fortement poussés à passer à de l’agriculture ou à de l’élevage intensif afin de rentabiliser ces investissements.

tracteur

Seulement, le problème c’est que la coop a la main mise sur leurs productions. En effet, elles obligent les agriculteurs à utiliser leurs graines ou leurs aliments pour les bêtes. Souvent ce sont des produits loin d’être BIO et conçus pour engraisser rapidement les bêtes. Puis, ces coops récupèrent la production et la revend à très bas prix aux grands groupes agroalimentaires. L’agriculteur est donc obligé de s’endetter pour survivre, de payer au prix indiqué les produits de la coop et il doit encore accepter les cours, très bas, pratiqués par ces mêmes coops. C’est à dire que l’agriculteur ne facture jamais, c’est la coop qui lui dit: voilà ta tonne de blé elle te rapporte tant, point final. C’est pourquoi de plus en plus d’agriculteurs vendent à perte sans avoir aucun pouvoir là-dessus.

L’industrie agroalimentaire, des prix toujours plus bas

« Des prix toujours plus bas » n’est ce pas là le discours de la plupart des grands groupes tels que Leclerc, Auchan et autres Carrefour? Les coopératives agricoles revendent à ces grands groupes toutes les productions durement obtenues par les paysans adhérents. Cependant, pour pouvoir suivre la concurrence, les prix sont toujours plus tirés vers le bas. Finalement, la coopérative s’en tire plutôt bien grâce aux volumes monstres qu’elle arrive à vendre à cette industrie. C’est sûr qu’un centime par kilo vendu, ça peut vite monter quand on parle de centaines de milliers de tonnes. Par contre, le partage de ces gains auprès des agriculteurs devient vite dérisoire pour ne pas dire complètement indécent et scandaleux.

Consommateurs de supermarchés, tous coupables

Cependant, le grand méchant loup de l’industrie n’est pas le seul à être pointé du doigt. Nous tous, consommateurs, sommes aussi coupables qu’eux. Car en achetant des produits de piètre qualité à très bas prix nous cautionnons de tels actes. D’ailleurs dans le film, le personnage de Pierre Jarjeau le dit très bien: « Les gens ne veulent plus payer! Alors ils mangent la merde qu’ils méritent. » C’est paraphrasé car je ne me souviens plus exactement de la phrase mais c’est ce qu’il disait en gros.

Le poids de l’héritage paysan

Alors malgré ces conditions invivables, pourquoi les agriculteurs ne vendent pas leur terres pour se trouver un travail salarié? Tout simplement à cause du poids de l’héritage et de la pression familiale. En effet, c’est l’autre information que j’ai retenue de cette soirée. Bien souvent les agriculteurs héritent des terres familiales possédées depuis des générations. C’est donc une fierté mais en même temps une certaine pression de rester fidèle à ses terres. Malheureusement, ce que les générations agricoles précédentes ont parfois du mal à comprendre c’est qu’aujourd’hui il ne suffit plus de travailler dur 7 jours sur 7 et 365 jours par an. L’engrenage des coops et la pression des industriels rendent cela impossible.

champ de blé

Néanmoins, un agriculteur qui vend ses terres est souvent considéré comme un traître par la famille. Encore une fois dans le film, le patriarche qui vend ses terres à son fils dit cette phrase très révélatrice: « C’est bien. Tant que ça reste dans la famille. » Lors du débat un bénévole de l’association Solidarité paysan nous explique que lui-même était fils et petit fils d’agriculteur mais qu’il a choisi de vendre ses terres car il ne s’en sortais plus. Il a longtemps ressenti de la culpabilité jusqu’à ce qu’un jour un de ses voisins agriculteur également vienne lui parler: « Tu as été bien plus courageux que nous. »

Le BIO est-il la solution?

Dans le domaine de l’écologie et du zéro déchet on a souvent une image pile ou face des agriculteurs. S’il fait du « conventionnel » c’est un méchant qui pollue nos terres et nous empoisonne. Au contraire, s’il fait du BIO c’est un révolutionnaire que l’on doit soutenir. Je ne vais pas vous mentir, j’avais moi-même cette vision binaire du monde agricole. Pour moi c’était noir ou blanc et celui qui ne faisait pas de BIO c’est parce qu’il n’en avait pas envie. Pourtant, ce film a mis un sacré coup à cette croyance très réductrice du monde agricole.

Encore de lourds investissements

L’association Solidarité Paysans encourage les agriculteurs à faire la transition vers le BIO. Car on le sait, L’agriculture BIO, en plus d’être vertueuse, est plus pérennes, durable et rentable que le conventionnel. Elle est beaucoup moins soumise à la pression de l’agroalimentaire et les marges sont plus importantes ce qui permet aux agriculteurs d’en vivre réellement. Cependant, ce qu’on ne réalise pas c’est que pour des agriculteurs qui sont déjà pris au cou, cette transition a un coût énorme en investissements. Sans parler des années de transition peu rentables le temps que les terres soient assainies de tout produit pesticide. Bien entendu que c’est la voie à suivre, encore faut-il avoir les moyens.

Une lueur d’espoir dans l’enseignement des futurs agriculteurs

Heureusement, lors du débat il y avait des représentants d’une école agricole de la Drôme. Ils nous expliquaient que les nouvelles directives du ministère de l’agriculture les enjoignent de former les élèves à la culture du BIO, foresterie, la permaculture et autres méthodes plus respectueuses et pérennes. Espérons que les générations futures suivront une autre voie que celle de l’après-guerre et des trente glorieuses.

agriculture bio

Soyons acteurs du changement

Il y a un moment lors du débat qui m’a fortement émue. Une femme d’une quarantaine d’années dans la salle s’est levée est nous a raconté son histoire. Fille d’agriculteurs, son père s’est suicidé acculé par les dettes et l’impossibilité de s’en sortir. Elle a alors presque supplié la salle: « Venez nous voir! Venez découvrir nos terres, nos produits, nos fermes! Il faut venir nous voir! Nous sommes isolés mais avons tellement de choses à partager avec vous. Aujourd’hui beaucoup d’agriculteurs ouvrent des chambres d’hôtes, des journées ouvertes ou encore des séjours à la ferme afin de faire entrer un peu de trésorerie mais aussi et surtout afin de sensibiliser les consommateurs à la réalité du métier. Venez nous voir, achetez en direct, faites vivre les producteurs locaux. »

Ce cri du cœur m’a émue aux larmes et c’est à ce moment que j’ai décidé de transmettre son message ici via mon blog et les réseaux sociaux. Coluche, ce grand penseur, a dit:

« Quand on pense qu’il suffirait que les gens n’achètent plus pour que ça ne se vende pas ! »

Soyons acteurs du changement, soutenons les producteurs locaux plutôt que de continuer à engraisser les industriels. Et si vous avez des agriculteurs en transition dans votre région, soutenez les. Ces cultures sont souvent dites « raisonnées » et non pas BIO car ils ne peuvent pas encore avoir le label. Ils ont donc grand besoin de votre soutien pour continuer.

agriculteurs

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1 Comment

  • Reply Hélène 22 septembre 2019 at 20 h 51 min

    Bonjour Monica,
    Je trouve ton article très bien écrit et très pertinent. Il aura fallu qu’un acteur connu interprète un agriculteur pour que l’on parle des vrais problèmes du milieu, et non de tout cet agribashing dont ils font l’objet depuis longtemps. Tu as très bien résumé et saisi l’envers du décor. Cependant, je voudrais apporter des précisions sur la fin de ton article consacré au BIO. La vision binaire est malheureusement trop répandue et ce n’est pas si simple dans les faits. En réalité il y a la grande majorité d’agriculteurs qui sont déjà dans un système dit « raisonné » : couverts végétaux, permacultures, diversification des assolements, réduction des doses de phytosanitaires, etc… ils sont extrêmement mieux formés que ce que les gens peuvent penser. Et le BIO est certes durable et rentable à la seule et unique condition qu’il reste une niche !!!! Et malheureusement ils tombent de plus en plus dans les travers du conventionnel ! Les prix sont revendiqués bas par toutes les enseignes de supermarchés même en bio !!! Comment veux-tu qu’un éleveur de lait BIO se rémunère quand Carrefour le vend 0.87€/L, alors que dans le même temps tu as la Marque du Consommateur de C’est qui le patron, qui assure la rémunération correcte de ses éleveurs, qui le vend 0.99€/L ???? Et comment assurer l’avenir de notre agriculture quand les grandes surfaces prônent le prix du bio au prix du conventionnel ? Et quelles importent massivement des produits BIO au lieu de privilégier les producteurs français. Je ne parle même pas des problèmes que cela posera à grande échelle si tous les agriculteurs sont en BIO en termes de qualité de la marchandise (connaissaissez-vous les mycotoxines, ergo, etc… ?) et de quantité (savez-vous quels sont les rendements en bio et les besoins pour assurer la consommation annuelle de blé français par ex ?).
    Tout ceci pour apporter un peu de perspectives et recul à ton beau résumé sur un sujet complexe et peu connu de la plupart des gens. Pourtant c’est tellement important puisque nous parlons d’alimentation. Et notre rôle en tant que consommateur est d’être acteur dans tout cela. Je te remercie sincèrement pour ton article.
    Au plaisir de te lire.

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